Éditions Contrechamps

  • « Musique et sentiment » est le titre donné par Charles Rosen à une série de conférences prononcées à Bloomington en 2000. L'auteur y analyse les changements stylistiques survenus dans la musique depuis l'époque baroque jusqu'à l'époque moderne, réfléchissant à la façon dont le sens musical se constitue et se transforme. Il ne s'agit pas pour lui de nommer les sentiments que la musique exprime, mais de saisir la façon dont ils imprègnent les structures musicales. La méthode de Rosen consiste à s'appuyer sur des exemples concrets pour faire prendre conscience de questions plus générales. Ainsi rend-il le lecteur sensible aux articulations qui construisent le sens musical, une leçon précieuse pour les interprètes comme pour les auditeurs. Ces conférences sont prolongées par quatre essais. Dans l'un, Rosen étudie la relation entre originalité et convention à travers trois siècles de musique, mettant en jeu le rapport à la tradition ; dans un autre, il pose la question des rapports entre notation et interprétation. Dans les deux derniers, il s'attache à deux oeuvres d'Elliott Carter qu'il a jouées et enregistrées en tant que pianiste. On retrouve partout la même démarche éclairante et essentielle qui consiste à « donner du sens aux signes complexes », comme il l'écrit dans ses conférences.

  • Dans ce volume d'écrits faisant suite aux Neuf essais sur la musique publiés antérieurement, Gyrgy Ligeti (1923-2006) nous fait entrer dans son atelier de compositeur. Se trouvent ici réunis non seulement tous les textes qu'il a consacrés à ses oeuvres, mais aussi tous ses écrits autobiographiques. Le regard porté sur une vie mouvementée ou sur sa judéité, les souvenirs et les prises de position polémiques, les commentaires d'une étonnante précision sur ses propres compositions, témoignent tous d'une extrême lucidité, celle d'un artiste ballotté par les vents contraires de l'histoire, partagé entre plusieurs pays et plusieurs cultures, mais toujours suprêmement libre. Représentant critique d'une avant-garde musicale qu'il n'a cessé de bousculer, cet ennemi acharné de toute idéologie, qu'elle fût politique ou esthétique, fut un artiste à la fois rigoureux et plein d'une fantaisie débridée, un penseur et un artisan. Ses textes constituent un témoignage précieux et une source indispensable d'informations. Un troisième recueil, consacré à ses essais et à ses réflexions esthétiques, viendra clore cette édition complète des écrits de Gyrgy Ligeti.

  • Dans ses textes, Klaus Huber (né en 1924) s'attache avant tout à clarifier le contenu de ses oeuvres, qui renvoient à des positions éthiques, et qui possèdent une dimension tout à la fois religieuse et politique. Compositeur engagé, Huber refuse en effet la conception de « l'art pour l'art », l'idée de la musique pure. Pour lui, la modernité doit être chargée d'un sens qui dépasse la seule sphère esthétique ; elle est solidaire des plus démunis, dénonçant l'injustice, l'oppression, l'asservissement et la réification. Proche des mystiques ainsi que des tenants de la théologie de la libération, Huber veut provoquer par sa musique une prise de conscience, un retournement. En se solidarisant avec les formes de résistance en Amérique latine ou au Moyen Orient, il a fait la rencontre de figures telles que celles du prêtre et poète nicaraguayen Ernesto Cardenal ou du poète palestinien Mahmoud Darwich, qui lui ont inspiré des oeuvres importantes, mais aussi du poète russe Ossip Mandelstam, auquel il a consacré un opéra. Son intérêt pour la musique arabe, au moment où éclatait la première Guerre du Golfe, l'a conduit à utiliser des échelles avec tiers et quarts de ton et à expérimenter de nouvelles conceptions harmoniques, polyphoniques et formelles. Ce recueil d'écrits comporte un choix d'essais et l'intégralité des notices que le compositeur a écrites sur ses oeuvres, ainsi que deux entretiens et un appareil critique.

  • Ce volume regroupe tous les essais de Carl Dahlhaus sur la Musique Nouvelle publiés entre 1965 et 1971. Ils traitent des problématiques soulevées par la musique de l'après-guerre, sous un angle tantôt technique, tantôt esthétique, tantôt sociologique. Les questions du rythme, du timbre, de la notation, du matériau, de la forme croisent ainsi les concepts d'avant-garde et d'oeuvre autonome, les problèmes du sens et du non-sens, de la musique engagée, des genres musicaux... La méthode de ce musicologue aux connaissances encyclopédiques vise à cerner aussi objectivement que possible une notion, une idée, une oeuvre ou une tendance tout en les replaçant dans un vaste contexte esthétique et historique. Elle se présente ainsi comme une médiation indispensable entre les oeuvres proprement dites, les conceptions qui leur sont liées, et une réception riche de sens. « La réflexion qui s'attache à la musique, ou même à la littérature, n'est aucunement étrangère à la musique : elle en fait partie en tant qu'événement historique, voire en tant qu'objet de perception. Ce qui se perçoit de la musique dépend, en partie, de ce qu'on a lu à son propos ».

  • écrits

    Luigi Nono

    Tout au long de sa vie, Luigi Nono (1924-1990) a défendu l'idée selon laquelle la musique la plus avancée devait être aussi une musique engagée dans son temps. La sienne est nourrie par l'esprit de la résistance antifasciste en Italie, élargie aux luttes contre toutes les formes de domination et d'impérialisme dans le monde. Les moyens nouveaux, ceux du sérialisme puis ceux de la technologie, visent une forme d'utopie sensible à travers laquelle se dessine la possibilité d'une autre société et d'un « homme nouveau ». Jusqu'ici, on connaissait les textes dans lesquels Nono traite des questions esthétiques et musicales, même si celles-ci sont toujours traversées chez lui par des considérations politiques. Mais Nono a écrit une quantité considérable d'autres textes qui, après sa mort, ont été regroupés et archivés. Certains sont liés à son activité politique : reportages, prises de position, polémiques, interventions... D'autres traitent de la musique : conférences, présentations, préfaces, discussions... Ils sont publiés ici pour la première fois en français, de même que les textes connus ont été repris à partir des versions originales, permettant d'enrichir considérablement l'image d'un compositeur qui compte parmi les personnalités les plus importantes de son époque. Cette édition paraît à l'occasion du trentième anniversaire de Contrechamps. Elle a été réalisée par Laurent Feneyrou, qui a traduit lui-même l'ensemble des textes. Elle comporte un enregistrement sur CD d'une conférence donnée par Luigi Nono à la Salle Patiño de Genève, lors d'un concert Contrechamps, le 17 mars 1983.

  • Brian Ferneyhough (1943) est l'une des personnalités les plus importantes et les plus fascinantes de sa génération : sa musique, comme ses idées, ont marqué l'époque. Associé au mouvement de la « nouvelle complexité », Ferneyhough s'est fermement opposé aux tendances restauratrices et simplificatrices qui entendaient rompre avec le sérialisme de façon radicale. Ses textes reflètent le débat esthétique qui se développa dans les années 1980. Mais ils dépassent la polémique à travers une réflexion touchant aux fondements de la pensée musicale. Et dans ses analyses et ses présentations d'oeuvres, il donne des exemples concrets de sa manière de travailler. Dans ses entretiens, qui sont d'une lecture plus aisée, il reprend ces problématiques et les noue ensemble dans une approche qui tient compte aussi des questions sémantiques ; ainsi fait-il apparaître les sources d'inspiration de ses pièces et les significations qu'elles portent. Car l'oeuvre de Ferneyhough dialogue en permanence avec les autres domaines de l'expérience et de la pensée humaines : à son intérêt pour l'alchimie ou la pensée pré-socratique s'ajoute celui pour des philosophes comme Adorno ou Benjamin ; sa fascination pour la géologie croise celle pour la symbolique des emblèmes, son attrait pour la peinture celui pour la poésie expérimentale. Cela le conduit à interroger les liens entre musique et nature, musique et image, musique et langage. L'impact très physique, dans ses oeuvres, de sonorités, de textures et de formes d'une extrême densité, témoignant d'une imagination toujours renouvelée, est articulé à des procédures cachées et à une aspiration au dépassement, à la transcendance. Compositeur farouchement indépendant, dont l'enseignement a marqué plusieurs générations de jeunes compositeurs, Brian Ferneyhough développe dans ses textes une pensée musicale d'une rare profondeur, dans la ligne d'un Schoenberg, auquel il se réfère constamment. Elle ne débouche pas sur des théories, mais se présente avant tout comme une pensée spéculative, toujours en mouvement. « L'oeuvre qui ne fait pas surgir davantage de questions qu'elle ne se propose d'apporter de réponses ne peut jamais être considérée comme adéquate à son propre potentiel immanent. »

  • Compositeur suisse, Beat Furrer est né en 1953 à Schaffhouse et s'est installé dès 1975 en Autriche, où il enseigne et où il a créé l'ensemble Klangforum Wien, qu'il dirige régulièrement. Figure majeure de la musique actuelle, révélé au grand public grâce à Claudio Abbado et à des commandes prestigieuses, Beat Furrer a développé un style très personnel dans lequel l'attention à la vie interne du son, aux frontières du bruit et du silence, s'inscrit à l'intérieur de constructions formelles extrêmement rigoureuses. Dans les huit opéras qu'il a composés à ce jour, basés sur des montages de textes de différents auteurs qu'il a lui-même assemblés, il interroge les rapports entre parole, musique et geste, mettant en crise les formes de représentations traditionnelles. Les personnages, comme les sons, y apparaissent dans des formes mouvantes, ambiguës et multiples. Toute sa musique déploie une poétique faite de tensions entre une extrême douceur et de brusques éruptions sonores, avec une sensibilité à fleur de peau. En même temps, elle a connu, de ses débuts jusqu'à aujourd'hui, une évolution remarquable, signe d'une quête obstinée. L'oreille de Furrer est une oreille spéculative ; ses oeuvres, aux résonances philosophiques, absorbent le monde à travers le filtre de sa propre intériorité. Dans le livre qu'il lui a consacré, Daniel Ender analyse les différentes facettes de cette oeuvre abondante et riche. Il suit l'évolution du compositeur et replace chacune de ses oeuvres dans son contexte tout en dégageant leurs significations profondes. Il fait ainsi apparaître l'importance du principe de métamorphose qui donne son titre à l'ouvrage et renvoie au fondement même de la pensée musicale de Furrer comme à son imaginaire.

  • Hans Zender, né en 1936, est l'une des figures les plus importantes de la culture allemande. Compositeur, chef d'orchestre, pédagogue et penseur, il est depuis les années 1960 aux avant-postes de la musique nouvelle, tout en poursuivant de façon inlassable un dialogue créatif avec le passé, marqué notamment par ses lectures critiques d'oeuvres comme le Voyage d'hiver de Schubert ou les Variations Diabelli de Beethoven, qu'il désigne du terme d'« interprétations composées ». Le choix d'essais que nous publions ici pour la première fois en français couvre quarante ans de réflexion sur la musique. Zender y interroge la musique actuelle comme celle du passé, les questions compositionnelles comme celles liées à l'interprétation. Sa pensée, d'un bout à l'autre, est traversée par des références multiples et par le souci des conditions mêmes de la musique dans la société actuelle. Hors des sentiers battus, Zender a fait le pari de ce que Bernd Alois Zimmermann appelait le pluralisme ; ainsi se penche-t-il sur des démarches apparemment antinomiques, comme celles de Mahler et de Cage, de Bruckner et de Scelsi, de Messiaen, d'Earle Brown et de Lachenmann. Ce qui les réunit, tout en englobant l'auteur lui-même, est une radicalité et une indépendance d'esprit qui se doublent d'une exigence spirituelle et d'un goût pour l'exploration de mondes sonores nouveaux. De même, Hans Zender a été profondément marqué par la pensée extrême-orientale, dont ses oeuvres portent des traces multiples. L'ensemble de ses essais, rassemblés ici par Pierre Michel et traduits par Martin Kaltenecker et par Maryse Staiber, portent un regard neuf et stimulant sur les musiques d'hier et d'aujourd'hui.

  • La publication de la quasi-intégralité des textes de Bernd Alois Zimmermann (1918-1970) constitue le portrait intérieur d'un compositeur qui est une figure essentielle - une figure tragique - de l'histoire musicale récente. Le « Reich millénariste » lui « ayant volé sa jeunesse », il affronte, à travers son Journal et ses premiers textes critiques, un passé douloureux, et tente de tracer son propre chemin dans l'Allemagne délabrée et chaotique de l'après-guerre. Lié au mouvement de la jeune génération, Zimmermann garde pourtant avec elle ses distances, occupant dans le paysage contemporain une place singulière et solitaire. Dans les essais qui jalonnent tout son parcours créateur, il expose sa philosophie de la musique, fondée sur une conception du temps réunissant toutes les époques et ouvrant à un pluralisme stylistique contrôlé par une écriture extrêmement stricte, et il réfléchit aux liens qui unissent la musique aux autres arts, défendant l'intégrité et la liberté du travail compositionnel, au besoin en pratiquant « l'invective ». En annexe, nous publions quelques lettres autour de l'affaire des Soldats, son oeuvre majeure, exemple du théâtre total dont il avait défendu l'idée, miroir sans concession de son époque.

  • À travers ses entretiens avec Rossana Dalmonte et ses essais sur la musique, Luciano Berio (1925-2004) fait apparaître la profondeur et la générosité d'une pensée qui s'est développée indépendamment de celle de sa propre génération, et qui embrasse la totalité des formes musicales, au-delà des oppositions entre l'ancien et le nouveau, le savant et le populaire, la musique avant-gardiste et la musique de masse. C'est que Berio vise moins la dimension théorique en soi, se méfiant des formulations trop rigides ou des positions fondées sur des a priori idéologiques, qu'il n'accompagne son travail de compositeur d'une réflexion en actes, puisant à des sources telles que l'anthropologie, l'ethnomusicologie, la linguistique ou la musicologie. Sa lecture des oeuvres et des différentes musiques abordées se fait toujours de l'intérieur, mais sans jamais oublier que la musique est un fait social. Elle est parfois violemment critique, voire polémique, mais toujours éclairante, grâce à son ampleur et à sa justesse. Comme l'indique Martin Kaltenecker, traducteur des entretiens, les textes ici rassemblés constituent un document essentiel pour l'histoire de la musique du xxe siècle.

  • Wolf concevait la critique comme un combat pour la vérité : celle des oeuvres qu'il estimait et celle des interprétations inspirées qui lui semblaient fidèles au texte et à ses intentions. Ses chroniques sont engagées et partiales, mais sincères et courageuses. Dans une langue imagée, Wolf nous entraîne dans le grand débat entre musique à programme et musique absolue, commente avec humour le répertoire du Philharmonique de Vienne et la frivolité du public de l'Opéra, s'en prend aux chanteurs vaniteux et aux critiques conservateurs. Ces chroniques musicales ont valu à celui qui allait devenir l'un des plus grands compositeurs de lieder un véritable succès de scandale. Elles n'ont rien perdu de leur éclat pour les lecteurs d'aujourd'hui. Elles constituent un témoignage important non seulement parce qu'elles reflètent la vie musicale d'une époque, mais aussi parce qu'elles sont émaillées de remarques éclairantes sur l'art du chant, du jeu scénique, ou encore du phrasé instrumental.

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