Gallimard

  • La literatura es mi venganza Nouv.

    Comment un roman peut-il changer le monde ? Quels sont aujourd'hui les rapports entre création et société, entre politique et fiction ? Deux maîtres de la littérature mondiale tentent de répondre à ces questions et à quelques autres, révélant en même temps les secrets de leur « cuisine littéraire ».
    Selon Vargas Llosa, un livre atteint son objectif quand il est capable de nous extraire de notre quotidien et de nous entraîner dans un monde où la fiction apparaît encore plus tangible que la réalité elle-même. De son côté, Claudio Magris, écrivain du voyage et des frontières, nous montre à quel point la littérature est un espace ouvert où la capacité créatrice de l'écrivain à inventer des fictions rejoint paradoxalement le mouvement de l'écriture vers la vérité.
    Conduites avec grâce et intelligence par le directeur de l'Institut italien de Lima, Renato Poma, ces quatre conversations entre Claudio Magris et Mario Vargas Llosa mettent en lumière les liens étroits qui existent entre le Nobel péruvien et l'un des plus prestigieux écrivains italiens contemporains.

  • Dans son essai, Jens Christian Grøndahl déclare : « À l'origine, l'Europe n'est pas un lieu, elle doit être un lieu de rencontre. Une rencontre qui se produit partout où les contradictions s'éclairent mutuellement, sans l'illusion de fusionner un jour. » Cette diversité peut aussi bien tendre vers l'humanisme que la barbarie ; et personne ne peut douter aujourd'hui que l'Europe prend des directions parfois inquiétantes. Dans ce livre, Grøndahl part d'expériences concrètes, entre la province danoise et l'Europe, en particulier l'Italie où il réside un temps, pour aller au général.En mêlant à sa réflexion Ole Wivel et Karen Blixen, Schiller et Kant, Sartre et Camus, Jens Christian Grøndahl en profite pour interroger avec finesse ce que peut recouvrir l'idée de « l'écrivain responsable », car ce qui sous-tend une partie de l'ouvrage, c'est bien l'affirmation que « la culpabilité n'a pas de date de péremption ».

  • L'une des découvertes essentielles de l'oeuvre de Milan Kundera, c'est la perception - et l'expérience - du monde comme espace dévasté. Cette découverte, tous ses romans sans exception en font le récit à leur manière, un récit qui ne cesse de la réactualiser et d'en interroger la portée existentielle. Qu'est-ce qu'un monde dévasté ? Que signifie vivre dans un tel monde ? Qu'y devient la condition de l'homm ? Qu'y deviennent l'amour, l'action politique, la poésie, la solidarité, la mort même ?
    C'est à ces questions - et à bien d'autres - que s'intéresse François Ricard dans ces douze essais d'abord publiés comme postfaces aux romans de Kundera parus dans la collection ' Folio '. En réunissant cette suite de 'variations' critiques écrites au fil des ans (1979-2014), il propose de l'oeuvre du grand romancier une lecture qui ne relève ni de l'étude savante ni de l'ouvrage documentaire, mais ressemblerait au carnet d'un voyageur s'efforçant de rendre compte des beautés et des énigmes qu'il découvre peu à peu en suivant à la trace, passionnément, un auteur et une oeuvre qui font partie de ce que la littérature contemporaine aura donné de meilleur.

  • Divagations

    Emil Cioran

    « Un être complètement possédé par l'espoir n'aurait rien à envier à Dieu. Mais un tel être est plus difficile à concevoir que ce non-sens qu'est le paradis. Là où il n'y a ni angoisse ni inaccomplissement la pensée n'a rien à faire, elle, l'enfant naturelle de cette vie qui se dévore elle-même dans un spasme d'inutilité et avec de sinistres prétextes de signification. Némésis entre la valse et l'abattoir. »
    En proie au vieux démon philosophique que Cioran a toujours nourri en lui-même tout en le désavouant sans relâche, les pages de Divagations doivent sans doute beaucoup à la langue qui les porte, à sa souplesse, à la liberté qu'elle octroie : parfois sibyllines ou mystiques, elles ne connaissent pas plus de tuteur stylistique que de Père aux cieux. Il s'agit ici d'une traversée du néant sur le seul radeau du moi, dans un isolement douloureux mais assumé.
    Aussi le titre mallarméen doit-il être lu à la fois comme l'aveu d'un principe d'écriture et comme l'affirmation d'un triple principe philosophique : solipsiste, anti-rationnel et sceptique - car dans le fond, sur Dieu comme sur tout le reste, peut-on jamais faire mieux que divaguer ? Qu'en savons-nous ?

  • Fenêtre sur le rien

    Emil Cioran

    "Serait-ce là ta raison d'être : te guérir du sublime par la lucidité ? La théorie l'emporte sur la pathologie, même noble ; sans les concepts, tu aurais pu t'élever jusqu'à de vastes vénérations, jusqu'aux vers, jusqu'à la prière. Mais tu as utilisé ton esprit pour éroder le mal céleste, et détruit la tentation de la transcendance ; ton esprit limpide t'a protégé des contenus impurs, gorgés de frissons. Tu t'es guéri de tout ; l'absence est devenue ton empire."
    Voilà sept ans que Cioran moisit glorieusement dans le Quartier latin, la guerre a emporté avec elle ses opinions politiques et sa propre destinée a toutes les apparences d'un échec : le jeune intellectuel prodigieux de Bucarest a beaucoup vieilli en peu de temps, passé sa trentième année ; il erre maintenant dans l'anonymat des boulevards de Paris et noircit dans de petites chambres d'hôtel éphémères des centaines de pages illisibles.
    L'issue radicale du changement de langue d'écriture ne lui est pas encore apparue, qui lui fera condenser dans ses deux premiers livres en français, Précis de décomposition et Syllogismes de l'amertume, toute la matière roumaine accumulée, y compris son inutilité et son dépit.
    Nicolas Cavaillès.

  • Vies écrites

    Javier Marías

    Faulkner à cheval, Conrad à terre, Isak Dinesen et la vieillesse, Joyce et ses gestes, Stevenson parmi les bandits, Conan Doyle devant des femmes, Wilde en prison, mais également Tourgueniev, Mann, Lampedusa, Rilke, Nabokov, Madame du Deffand, Rimbaud, Henry James, le grand Laurence Sterne... Une vingtaine de génies de la littérature sont ressuscités dans ces biographies brèves et inhabituelles, qui se lisent comme de petites nouvelles grâce à la précision, la vivacité et l'élégance de la prose de Javier Marías. Tous ces classiques sont traités ici comme des personnages de fiction, avec un humour et avec une ironie non dénués d'ambiguïté ni de profondeur.
    Le volume est complété par six portraits de femmes fugitives ou en fuite, dépeintes avec autant d'intensité que de minutie. Au fil des pages, ces vingt-six portraits irrévérencieux de grands écrivains se muent en une invitation amusante, mélancolique et fascinante à les lire ou les relire.

  • En octobre 1965 à Buenos Aires, Jorge Luis Borges donne quatre conférences sur l'histoire du tango devant un groupe d'admirateurs et d'amis. L'un d'eux les enregistre secrètement, mais les bandes sonores ne sont retrouvées que quarante ans plus tard. En 2013, Maria Kodama, la veuve de l'auteur, certifie leur authenticité et en autorise la transcription et la publication.
    Dans chaque conférence, Borges, avec humour et poésie, n'hésite pas à réciter ni à chanter des tangos, tout en déployant son incroyable érudition sur la culture de
    Buenos Aires et sur la formation de l'Argentine moderne. Le souvenir, le savoir et l'émotion vive se conjuguent souvent dans ses paroles et font de ce livre un ouvrage exceptionnel qui ravira les lecteurs de Borges comme les amateurs de tango.

  • Dans le dernier volet du polyptyque qu'il consacre à l'exploration littéraire de notre quotidien (après Essai sur le Lieu Tranquille, Essai sur la journée réussie, Essai sur le juke-box et Essai sur la fatigue), le grand écrivain autrichien narre la vie d'un ami "fou de champignons" et transforme le coeur des forêts en lieu d'enchantement.
    Peter Handke atteint un degré de sensibilité et de précision, une attention au détail qui n'ont que peu d'équivalents dans le paysage littéraire contemporain. Assis à sa table, muni d'un crayon, il mue ses pérégrinations à la périphérie de nos existences urbaines en campagnes d'observation et poursuit rigoureusement le mot juste.
    À la recherche du miracle dans le profane, de ces moments d'exaltation intense où les choses simples se révèlent étincelantes, Peter Handke fait émerger l'utopie du plus ténu.

  • Essais choisis

    Herta Müller

    "Ma patrie, c'est le langage" : cette formule de Jorge Semprún pourrait servir de titre à chacun des onze essais ici réunis.
    Extraits de trois recueils publiés aux alentours des années 2000 et qui constituent un univers de résonances, ces essais relèvent à la fois de l'étude linguistique - notamment entre le roumain et l'allemand -, de la réflexion poétique - sur le pouvoir des mots, qui peuvent surgir quand on s'y attend le moins - et du témoignage historique d'une exilée politique.
    Les lecteurs de Herta Müller y découvriront un ton parfois très personnel, où le récit de la Roumanie des années Ceausescu s'appuie sur certains événements privés bouleversants. Mais ce recueil peut également se lire comme une formidable entrée dans l'oeuvre de la lauréate du prix Nobel de littérature, tant il présente en un seul ouvrage le terrible tableau d'une société servant de matériau à la romancière, le rapport au langage singulier de la poétesse découpant des mots dans le journal, et la pensée analytique fulgurante de la théoricienne.

  • "Il est temps de mettre les choses au clair : les lieux tranquilles, tels et tels, ne m'ont pas seulement servi de refuge, d'asile, de cachette, de protection, de retrait, de solitude. Certes ils étaient aussi cela, dès le début. Mais ils étaient, dès le début aussi, quelque chose de fondamentalement différent ; davantage ; bien davantage. Et c'est avant tout ce fondamentalement différent, ce bien davantage qui m'ont poussé à tenter ici, les mettant par écrit, d'y apporter un peu de clarté, parcellaire comme il se doit." Après Essai sur la fatigue, Essai sur le juke-box et Essai sur la journée réussie, des textes inclassables qui ont contribué à le rendre célèbre, le grand écrivain autrichien poursuit ici son exploration littéraire de notre quotidien, et ce quatrième opus de la série surprend le lecteur autant qu'il le séduit.

  • "Il y a des écrivains qui sont portés par le bouche-à-oreille plus que par la critique. Erri De Luca est de ceux-là. Vous rencontrez un ami en qui vous avez confiance et il vous parle d'Erri De Luca, puis un second, puis un troisième. Arrive un moment où vous lisez un premier livre de lui, puis un second puis un troisième, et vous vous convainquez que cette oeuvre mérite non seulement d'être lue mais prise au sérieux. Dans son progrès, la production d'Erri De Luca a pu paraître diverse et dispersée, mais nous sommes désormais à même d'y reconnaître une oeuvre. C'est désormais dans cette dimension qu'il nous faut lire ou relire ses livres, constellation dont il nous reste à suivre la destinée dans le ciel de notre littérature."
    Henri Godard.

  • Donation Grau : "Quel est le rapport qu'a l'artiste avec les autres personnes ?"
    Pierre Guyotat : "Quand vous êtes en plein travail, quand vous sortez, si vous êtes à la campagne, vous avez les oiseaux, les écureuils. Ce ne sont pas des interlocuteurs très actifs. Ils sont loin de nous. Si vous rencontrez un chien ou un singe, c'est peut-être un peu différent, mais c'est une question de regard. En ville, quand je sors, tout dépend de ce que j'écris. Quand vous avez écrit une page belle, intense à vos yeux, tout dépend sur qui vous tombez. Au fond, ceux qui échappent à ce carnage de cinq secondes, ce sont les enfants. Tout adulte est considéré comme un idiot. En tout cas comme quelqu'un qui n'a pas accès à ça. On a une sensation, non pas de supériorité mais d'altérité extrêmement grande. Elle ne dure que quelques secondes. Tout de suite, je reviens à la réalité, à la logique. De toute façon, ces gens devant qui je passe pensent. Ils ont aussi une vie intérieure. Donc, je rétablis. On peut aussi tomber sur des gens qui, par leur comportement, leur vestimentation, leur visage même, représentent tout ce qu'on peut détester. La vulgarité, le sommaire, etc. Ce sont les gens faibles dont vous vous sentez le plus proche à ce moment-là : les enfants, les vieux, les clochards, les vagabonds. Vous vous sentez, non pas supérieur, mais très proche d'eux. Les enfants : parce qu'il y a tout de même quelque chose d'enfantin dans l'activité artistique, dans cette façon de croire dans les mots, de croire dans les couleurs."

  • Le cas du Hasard est né de l'envie des deux auteurs de prolonger un échange débuté lors d'un dîner amical, avec vue sur l'océan Pacifique. Leur volonté d'approfondir la discussion animée d'un soir a donc donné lieu à une correspondance des plus singulières. Si l'ouvrage s'ouvre sur une tentative de définir l'ADN - que le biologiste compare à une partition de musique tandis que l'écrivain y voit plutôt une prophétie -, les sujets abordés sont innombrables. Ce qui frappe, au-delà de l'étendue des connaissances scientifiques de l'un et de la pertinence du regard de l'autre, est la poésie de l'ensemble, car Erri De Luca et Paolo Sassone-Corsi évoquent tour à tour Brodsky, la baie de Naples, Beethoven ou le couple Curie pour nous faire partager leur vision de l'univers. Leur enthousiasme à réinventer ainsi le monde se reflète dans l'écriture, allègre et joyeuse, pour le plus grand bonheur du lecteur.

  • C´est au fil d´une vingtaine de chroniques libres, parues dans La Quinzaine littéraire à partir de 2001, et d´une dizaine d´autres textes que la plume tranchante d´Annie Le Brun prend ici la mesure des tendances intello-culturelles de notre époque. Ailleurs et autrement balaie ainsi un spectre très large : des observations sur la langue des médias («Langue de stretch») côtoient des réflexions sur l´alimentation («Gastronomie : qui mange qui?»), une tentative de réhabiliter des auteurs oubliés tels Éric Jourdan ou François-Paul Alibert («De la noblesse d´amour») alterne avec des attaques contre le «réalisme sexuel» et l´appauvrissement de nos horizons sensibles. Des expositions vues et des livres lus - souvent des rééditions d´oeuvres rares - alimentent une pensée en perpétuel mouvement qui s´intéresse autant à des figures comme René Riesel («La splendide nécessité du sabotage»), qu´à la déforestation en Amazonie, la lingerie de Chantal Thomass ou encore la lycanthropie... Et si Annie Le Brun ne manque pas de se référer à Sade, Roussel ou Jarry, c´est pour y trouver la distance qui lui permet de débusquer les formes toujours nouvelles que prend l´inacceptable de ce temps mais aussi d´exalter ce qui mérite encore de l´être. Non sans humour, elle nous présente une précieuse perspective : «L´increvable soleil de la médiocrité n´a pas fini de fasciner. Mais, s´il est un moyen d´y échapper, voire de le combattre, ne serait-ce pas de commencer à regarder ailleurs et autrement?»

  • Antonio Tabucchi n'a jamais voyagé dans le but d'écrire. Pourtant, de nombreux textes, publiés ici ou là, sont nés de ses périples à travers le monde, et le fait de les réunir en un seul volume nous permet aujourd'hui de nous embarquer avec l'un des plus

  • Après la mort de son père, assassiné par un tueur à gages à la solde des ennemis de la démocratie, Héctor Abad entreprend une longue, patiente et minutieuse enquête pour remonter aux origines du texte qu'il a découvert dans la poche du défunt docteur Abad, un poème de Borges dont l'authenticité est mise en doute. Il s'immerge ainsi, au rythme de déambulations géographiques et littéraires, dans la genèse du sonnet et en ses différentes versions qui finissent par se multiplier de manière vertigineuse, versions inédites et apocryphes se confondant. Héctor Abad tente ainsi de bâtir une mémoire et d'y trouver sa place. Mais qu'est-ce que la mémoire sinon une forme de l'imaginaire, comme l'écrit Borges ? Les récits autobiographiques qui composent ce livre ont cette consistance mixte : soit la patiente reconstruction par indices d'un passé qu'on ne se rappelle plus bien, soit l'étonnement devant un futur qui nous échappera peut-être à jamais. Partagé entre l'immémoire et la floraison d'autres "moi", entre son malaise existentiel et la multiplicité des possibles, Héctor Abad, dans le sillage du père tant aimé dont il a hérité l'exigence de justice, l'honnêteté, la tendresse et l'émotion, est toujours en quête d'une vérité supérieure. Celle-là même qui fonde la littérature.

  • La relation du grand écrivain autrichien Thomas Bernhard avec les médias et le grand public était souvent placée sous le signe de la méfiance, voire du scandale. Les témoignages écrits de ce rapport complexe constituent par conséquent une mine inépuisable pour l'amateur de l'oeuvre bernhardienne, en éclairant non seulement l'homme et son parcours mais aussi son travail d'écrivain. Le présent recueil rassemble un grand nombre de textes - plus d'une cinquantaine d'articles, une quinzaine d'entretiens, des lettres et des discours - qui permettent au lecteur d'affiner sa connaissance de l'univers de Bernhard, ses préoccupations et ses ambitions. Sous sa plume, le monde devient une pièce de théâtre absurde ou un roman d'aventures, un univers peuplé de dilettantes malfaisants et bornés. Quel que soit le thème abordé - la mort, l'Autriche, le théâtre, la poésie - son analyse et son ironie mordante font mouche.

  • C'est l'été 1985, et comme chaque année depuis toujours Benji passe ses vacances à Sag Harbor, la station balnéaire de la bourgeoisie noire new-yorkaise. Mais cette fois, il se l'est juré, tout sera différent : il vient d'avoir quinze ans, il a même trouvé un premier boulot. Dorénavant, on l'appellera Ben, il changera de coiffure, ses copains le prendront au sérieux et les filles s'intéresseront enfin à lui. Malgré les fiascos, les tensions familiales, les aventures tragi-comiques, Benji s'obstine, bien décidé à montrer qu'il n'est plus un enfant. À force de l'attendre, la vraie vie finira bien par arriver. Et lui-même saura enfin qui il est.
    Épopée parodique, faux roman de formation, Sag Harbor évoque la transition adolescente sous le regard rétrospectif d'un narrateur adulte, moins nostalgique qu'empreint d'une tendresse ironique. Mais il brosse aussi le portrait d'un adolescent pris entre deux âges, entre sa famille et ses pairs, entre conscience communautaire et appartenance sociale, entre le monde blanc et le monde noir. Souvent hilarant dans ses péripéties, ses changements de registre, ses métaphores incongrues, ce roman autobiographique est plus grave qu'il n'y paraît, car sous l'humour affleurent la difficulté à trouver sa place, la mélancolie du temps qui passe, la hantise de perdre ce qui fait la matière de nos vies. Colson Whitehead confirme une fois de plus la finesse lucide de sa vision, et fait passer le lecteur du rire à une émotion aussi profonde qu'inattendue.

  • Ce recueil d'articles de Bruno Maillé, publiés dans Causeur et L'Atelier du roman entre 1997 et 2017, réunit six figures essentielles de la modernité. Ami intime de deux d'entre elles (Kundera et Muray), l'auteur les présente comme des «maîtres de l'imagination exacte», sous l'égide d'un autre monstre, Franz Kafka.
    Pour Bruno Maillé, «l'imagination exacte» est l'expression artistique la plus haute de la réalité : «Le grand art moderne ne fuit aucunement la réalité dans le rêve : il y saisit au contraire l'essence du réel, ce qui est plus réel que le réel. La fabrique intérieure du réel. Lorsque Kafka décrit la vie d'un fonctionnaire transformé en cafard, lorsque Philip Roth raconte la transformation d'un homme en sein, lorsque David Lynch fait accoucher d'une grand-mère un arbre dans un lit, ils découvrent minutieusement [...] ce qu'il se passerait réellement en un tel cas.»
    Voyageant auprès de ses maîtres en laissant libre cours à sa profonde singularité, mêlant nonsense et spiritualité, poésie et politique, Bruno Maillé fait jaillir une beauté nouvelle et métamorphosée, celle des «rencontres multiples» chères à Milan Kundera.

  • "Tournez, tournez, chevaux de bois, la musique fait sa ronde, le jeu des ritournelles fait revenir en chacun le refrain qui trotte dans la tête. Freud n'aime pas écouter de musique, que ce soit en privé ou dans un lieu public, mais son indifférence cache une passion secrète pour le Figaro de Mozart. Gide oppose à la pesanteur des esprits chagrins une barcarolle ou un impromptu de Chopin qu'il interprète au piano. S'il souffre depuis l'enfance d'insuffisance respiratoire, Barthes s'exerce au chant et fait de Schumann un double idéal. Alors que son ami Guattari ne jure que par Fauré, Deleuze trouve dans le Boléro de Ravel un motif répétitif qui le comble, au point d'en faire le coeur de sa philosophie. Passion des mélodies, inquiétudes rythmiques. Au-delà de ce quatuor d'exception, nous voici à l'écoute de refrains qui passent, comme un aveu, l'empreinte d'une vie."
    Aliocha Wald Lasowski.

  • En 2010, devant les étudiants de l'université américaine de Harvard, Orhan Pamuk développe sa vision de la littérature grâce à six conférences données dans le cadre des 'Charles Eliot Norton Lectures'.
    Dans ce cycle d'interventions ? auquel s'ajoute un épilogue ? le prix Nobel n'hésite jamais à parler de sa propre biographie, de ses propres livres, de son travail d'écriture et surtout de sa pratique de lecteur. La thèse sous-jacente de ces sept textes est empruntée à Friedrich Schiller qui, dans un ouvrage célèbre (Über naive und sentimentalische Dichtung, 1796), schématise sa conception de l'écriture en distinguant le poète naïf, qui serait du côté de la nature, écrivant spontanément, du poète sentimental qui doute de son écriture, expérimente, réfléchit à la forme et aux enjeux esthétiques et sociaux de son écriture.
    À partir de ce postulat, Pamuk passe en revue les grands textes qui ont marqué notre histoire culturelle et s'appuie sur Tolstoï, Stendhal, Flaubert, Proust, Defoe, Sartre, Balzac, ou Dostoïevski pour construire cette belle introduction à la littérature.

  • "L'homme cherche toujours son intérêt", "La nature humaine ne changera jamais", "Loin des yeux, loin du coeur", "On n'est jamais si bien servi que par soi-même", "Tout nouveau, tout beau", "On n'est pas sur terre pour s'amuser"...
    Ces lieux communs, ces partis pris, qui constituent la sagesse des nations, expriment une vision du monde incohérente, cynique et omniprésente, qu'il convient de mettre en question. C'est en son nom en effet qu'on reproche à l'existentialisme d'offrir à l'homme une image de lui-même et de sa condition propre à le désespérer. Au contraire, cette philosophie veut le convaincre de refuser les consolations du mensonge et de la résignation : elle fait confiance à l'homme.

  • Ce nouveau livre de Silvia Baron Supervielle est ´r la fois un prolongement de son dernier ouvrage et un départ vers d'autres territoires.
    Le passage d'une langue ´r une autre, l'Argentine, la figure maternelle et la religion sont quelques-uns des thcmes creusés et approfondis par l'auteur de livre en livre. Mais ici, la poétesse et essayiste s'astreint ´r une contrainte formelle trcs forte, celle du journal, et surtout : elle s'oblige ´r exclure de son champ d'écriture tout ce qui relcve du passé.
    Cette contrainte de l'écriture au présent est bien plus qu'un jeu intellectuel ou un exercice de style, car elle pousse Silvia Baron Supervielle ´r s'interroger sur le rôle que joue le passé dans notre quotidien donc dans notre présent et dans toutes nos constructions mentales. Bannir le passé de toutes ses réflexions, observations et émotions permet ´r l'auteur d'avancer dans une sorte d'urgence du 'maintenant' qui produit de trcs beaux moments d'écriture.
    Son travail littéraire, ses traductions, ses lectures de Gracq, Barthes, Borges (entre autres), ses voyages en Bretagne ou encore ses promenades dans Paris forment la grille de ce présent que l'auteur s'impose. La nature de Dieu, la volonté de se perdre pour vivre autrement, et les blessures de l'amour sont d'autres questions abordées dans un texte souvent méditatif, toujours cohérent, sensible et émouvant.
    Journal d'une saison sans mémoire est un texte riche et dense, d'une grande poésie. Silvia Baron Supervielle poursuit ici son uvre avec beaucoup de bonheur.

  • Nabokov aurait-il pu écrire Lolita en français ? De fait, le mirage de la Côte d'Azur est omniprésent tout au long de ce roman paru pour la première fois en France, où il fut censuré.Le romancier a prétendu qu'il aurait pu être « un grand écrivain français ».
    Les vicissitudes de l'histoire en ont décidé autrement. Grand admirateur de Ronsard, Flaubert ou Verlaine, il était passionnément attaché à la langue française, plus douce à son oreille que sa langue maternelle, le russe, et que sa langue d'adoption, l'anglais. Le mot français « plaisir » lui semblait distiller un « supplément de vibrato spinal » par rapport à son équivalent anglais. C'est ainsi qu'il écrivit plusieurs textes en français, qu'il choisit de passer les dernières années de sa vie en Suisse, à Montreux, ville francophone, et que, tel un phalène attiré par la lumière, il ne cessa jamais de revenir en France.
    Bien entendu, Maurice Couturier n'a pas la prétention de faire entrer Nabokov dans le panthéon de la littérature française, mais il montre ici ce que son oeuvre doit à la langue et à la littérature française, ainsi qu'au paysage naturel ou culturel de la France. On trouvera également dans ce volume la réédition du premier article écrit et publié en 1931 par Nabokov dans notre langue.

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